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 Une interview de Pedro Abrunhosa est parue dans le dernier numéro de Latitudes N°36 octobre 2009

 Latitudes : les cahiers lusophones N° 36 une interview de Pedro Abrunhosa, propos recueillis par Dominique Stoenesco en juin au Boom Studios à Gaïa

 

Pedro Abrunhosa et Dominique Stoenesco

 

 

Entretien avec le chanteur et compositeur portugais

Pedro Abrunhosa

 

Propos recueillis par Odette Branco et Dominique Stoenesco

 

 Pedro Abrunhosa est né à Porto le 20 décembre 1960. Très tôt il fréquente le conservatoire et les meilleures écoles de musique de sa ville natale et aussi de l’étranger, puis il joue aux côtés de grands musiciens et compositeurs. En 1994, avec le groupe Bandemonio, il sort l’album jazz-rock « Viagens ». Suit une tournée internationale ; voyageant à travers tous les styles et à travers tous les continents, Pedro Abrunhosa présente un parcours musical atypique, allant du plus complexe vers le plus épuré. En 1996, la chanson Se fosse um dia o teu olhar devient le tube de son deuxième album, “Tempo”, qu’il produit en collaboration avec les musiciens de Prince et avec Rui Veloso. Cette chanson a servi de bande originale du film « Adam et Eve », de Joaquim Leitão et en 1998 une version française est sortie sous le titre Si je voyais à travers tes yeux. Par ailleurs, en 1999, le réalisateur Manoel de Oliveira choisit les chansons de Pedro Abrunhosa pour son film « La Lettre »(prix du jury de Cannes 1999) où le musicien joue son propre rôle. Il s'agit d'une adaptation du roman La Princesse de Clèves, de Madame de La Fayette. Cette même année paraît l’album « Silêncio » et en 2002 « Momento ». En 2003, la version audio du concert du Coliseu de Porto (1997) est éditée dans un coffret de 3 CD, sous le titre Palco, dont fait partie un album de duos avec de grands noms de la musique brésilienne comme le chanteur Lenine. Le 20 avril 2005, Pedro Abrunhosa inaugure la Casa da Música de Porto et enregistre un album live, ainsi que son premier DVD intiutlé « Intimidade ». En 2005 encore, il sort le clip Eu estou aqui, puis et en 2007 est édité l’album « Luz » qui devint disque d’or dès la première semaine et qui est présenté à Paris en juillet de cette même année. Nous publions ci-dessous l’entretien que Pedro Abrunhosa nous a accordé en juin dernier aux Boom Studios, à Vila Nova de Gaia, où nous avons été très cordialement accueillis.



Latitudes - En guise d’introduction à cet entretien, nous pourrions commencer par  votre itinéraire personnel. Et notamment par Porto, cette ville qui vous est si chère.
Pedro Abrunhosa – D’abord, Porto veut dire « port », un port d’accueil, celui où je reviens toujours. Je suis né a Porto et je vis à Porto, mais je suis toujours en transit, car je voyage beaucoup, surtout à New-York, pour des raisons tout à fait professionnelles et parce que c’est là que se trouve toute l'industrie musicale du disc. Mais Porto c'est l'endroit où je reviens tout le temps, c'est ma maison, ici je me sens bien. Porto est la ville du granit, des poètes, c'est une ville de culture, avec de profondes racines historiques. D'ailleurs, pour nous les Portugais, le nom Portugal est né ici à Porto, entre Porto et Gaia, qui se trouve sur l‘autre rive du Douro. En effet, le mot Portugal vient de la jonction de ces deux lieux, Porto et Gaia qui du temps de Romains se disait Calem, d’où Portocalem, puis Portugal. Tout a commencé ici. Pour moi il y a sûrement des indicateurs sociologiques qui font un peu la différence entre le Nord et le Sud : nous sommes un pays fait de diversités  culturelles, mais aussi d’unité, dont la langue est un facteur essentiel. D'ailleurs, cette langue a donné naissance à un énorme espace, appelé la Lusophonie, qui permet aujourd’hui le contact entre des peuples très éloignés géographiquement les uns des autres. Cela représente sans doute une plus-value. Ainsi, Porto se situe dans cette partie du Portugal où les choses ont commencé à bouger très vite depuis le XVIè siècle.

 

L. – Dans un documentaire montré à la télévison française il y a déjà quelques mois (émission “Des racines et des ailes”) vous disiez que Porto est une ville d'innovation et de création artistique dans plusieurs domaines, tels que la photo, la musique, le cinéma ou la littérature.
P.A. - Oui, Porto est une ville de culture. Je crois qu'une ville, un pays, même une personne, sont identifiés à travers la culture plutôt qu’à travers la politique. Nous sommes ce que nous faisons, ce que nous disons, ce que nous ressentons et Porto est une ville très active, très créative. Nous pouvons citer l'École d'architecture, réputée, Manuel de Oliveira, un des plus grande cinéastes, originaire de Porto, Eugénio de Andrade, qui bien que n’étant pas originaire d’ici y a vécu toute sa vie. Ou encore l'Université de Porto, qui accueille de très nombreux étudiants venant de l'espace lusophone. Puis la Casa da Música, qui est aussi un point de rencontre de la modernité ; on ne peut pas être plus osé que la Casa da Música ! Citons encore la Fundação Serralves, le musée le plus visité au Portugal et le Teatro de São João, aussi très fréquenté. Donc on voit bien que Porto est une ville imprégnée de culture.


L. – Parlons maintenant de votre itinéraire musical. Si aujourd’hui vous êtes ce que vous êtes, auteur d’ une remarquable création musicale, c’est grâce à votre travail personnel et à votre talent mais aussi parce que vous avez été formé à une très bonne école, par exemple Coleman ou Billy Hart !

P.A - Oui, c’est vrai. J’ai suivi le Conservatoire de Musique ici à Porto, j’ai fait des études à Budapest,  je suis passé par toutes les étapes pour devenir contrebassiste, et je me suis spécialisé en Wagner. Ma maîtrise portait sur la direction d'orchestre et la composition. Après cela, disons que le jazz est arrivé tout naturellement, et après du jazz à la pop il n’y avait qu’un petit pas. The Duke avait une citation très intéressante : il disait qu’il n’y avait que deux genres de musique : la bonne et la mauvaise. Mon parcours musical s’est construit aussi en symbiose avec la littérature. Les mots sont très forts !


L. -  On connaît vos sources principales d’inspiration : l'amour, l'absence, l'éloignement... En effet, vous accordez une énorme importance au texte et à son écriture. D'ailleurs, dans un site français qui vous est consacré, et qui est conçu et animé par une jeune femme d’origine portugaise, Fátima Leitão, celle-ci vous rend un bel hommage, à propos de vos chansons et de vos textes : "c’est la plus belle rencontre que j'ai eue avec la langue portugaise, qui m'a ouvert la porte de ses poètes et m'a donné l'envie d'aller a leur rencontre...".
P.A
: La langue portugaise est une langue très belle, qui se prête merveilleusement bien à l’écriture des chansons. Les Brésiliens, par exemple, le font très bien. La chanson me séduit énormément. C’est pour cela que je prends tout mon temps pour faire des textes. Disons que la moitié  du travail c'est la musique et après je commence à donner corps aux mots et je mets parfois un an pour finir un travail musical en cours. La chanson, surtout celle que l’on connaît depuis la chanson française (Gainsbourg, Reggiani, Moustaki, Brel, qui est Belge, mais qui chante en français) c’est souvent une histoire qui se passe en 4 minutes. Pour moi cela représente un formidable mystère ! C’est les cas aussi pour Bob Dylan.  Être capable de raconter une histoire complète, avec un début et un épilogue, avec des métaphores, etc., le temps d’une chanson !

 

L. - Tout à l'heure en rentrant ici j'ai osé la comparaison entre vous et le travail du chanteur et compositeur brésilien Lenine. Parce que lui aussi accorde beaucoup d'importance au texte. Je pense que vous avez travaillé ensemblei. Pouvez- vous nous parler un peu de cette rencontre ?

P.A. – J’ai invité Lenine à jouer avec moi il y a 6 ans. Il a enregistré quelques unes de mes chansons, on a fait un album à Rio de Janeiro et quand il est sorti ce fut un succès énorme, tout à coup mes chansons, avec la voix de Lenine, ont beaucoup plu ! Nous avons fait pas mal de spectacles ensemble. D'ailleurs, j'avais déjà fait le même genre de travail avec Caetano Veloso, et en ce moment je le fais avec Maria Bethânia. Je sors un album au Brésil avec 16 de mes chansons, chantées par différents artistes brésiliens, dont Lenine. D’autres chanteurs y participent aussi : Arnaldo Antunes, Milton Nascimento, Caetano Veloso, Chico Buarque, etc. Mais avec Lenine on a vraiment une histoire en commun. Quand on se retrouve sur scène on éclate de joie et de bonheur, et aussi d’angoisse car il y a tous les aspects sociaux que nous évoquons dans nos chansons. Avec Lenine en concert c'est le top ; c'est l’un des plus importants musiciens contemporains. Je crois que Caetano Veloso lui a passé le témoin, on peut dire qu’il est le porte-parole de la culture brésilienne contemporaine.

 

L. - En juillet 2007 vous êtes venu en France pour présenter votre album « Luz ».  Vous avez souvent des paroles très sympathiques envers la France. D'où vient votre amour pour la France et pour la culture française ? Vous dites même quelque part que vous vous considérez comme faisant partie de la francophonie.

P.A. – J’ai lu Victor Hugo à l’âge de 16 ans, c'était un moment d'épiphanie ! Cela m'a ouvert les yeux pour la suite. J’ai dévoré la littérature classique française, de Balzac à Flaubert, et de Cocteau à Baudelaire. Et je n’oublie pas aussi le cinéma qui a une importance énorme, citons Truffaut, Godard… Tout cela a beaucoup influencé ma formation, parce que j'appartiens à une génération, la dernière je crois, qui pas seulement au Portugal mais en Europe en général, a eu une grande influence culturelle française et m'a apporté une plus-value. Toutefois, maintenant, avec la globalisation, c’est l’influence anglo-saxonne qui domine. Ce n'est pas forcément mal, mais il y a des inconvénients : les enfants ne rêvent plus que de play-stations et de cinéma américain, ils perdent la notion que le cinéma ça peut être des films, des histoires, et pas seulement des bombes qui éclatent... Donc j’appartiens à cette génération très influencée par la francophonie, j’ai vécu en France quelque mois, pour y travailler comme musicien de jazz au début, après j’y suis revenu très souvent pour les concert, de nombreuses tournées partout, de Strasbourg à Marseille. J'ai étudié aussi à Lausanne, en Suisse. Mais il y a aussi une autre raison un peut plus sentimentale: j'avais une amie française, réfugiée de guerre, qui avait 82 ans, d'une douceur infinie. Elle nous a élevés mes deux frères et moi, et cela explique aussi pourquoi je maîtrise assez bien le français.


L.
 Vous dites aussi que malheureusement la langue, en l’occurrence le portugais, peut être   un obstacle pour pénétrer dans le marché français. Est-ce  encore le cas aujourd'hui?

P.A. -  J'ai beaucoup joué en France et je crois que nous sommes en train de faire un bon parcours et que nous faisons bouger un peu les choses. D’abord, en travaillant à New-York, où je fais des adaptations pour  le marché américain. Pour moi c'est le marché de New-York qui m'intéresse. J'ai déjà fait le Brésil,l’Argentine, le Chile, mes chansons marchent très bien aussi au Japon, en Corée, j'ai déjà joué a Hong-Kong, en Chine, mais je n’ai pas forcément réussi à m'imposer vraiment en France, parce que c'est du portugais et cela peut être un barrage. Mais les choses bougent. Le concert que j'ai fait au Zénith devant 7000 personnes a été formidable. J'avais fait une conférence à la Fnac des Halles les jours précédents, je m'adressais surtout à la troisième génération des jeunes d’origine portugaise qui étaient très heureux de voir un musicien venant du rock et qui leur apportait un souffle de renouveau, une autre vision de la culture portugaise sur la scène. Ces jeunes étaient venus avec leurs copains, ils étaient fiers d'être Portugais, parce qu'ils ne se reconnaissent pas dans cette image démodée de l'ancienne culture que le Portugal exporte encore aujourd'hui. C’est ça le problème : il faut changer impérativement l'image du Portugal dans le monde. Cependant, cette image dépassée c'est aussi la faute des Portugais eux-mêmes. On a perdu trop de temps à donner une image du Portugal de la saudade, avec des femmes habillées en noir... Il faut changer les clichés. Le marché anglo-saxon domine tout et contre ce marché il faut miser sur la qualité.


L.  En littérature on a ce même problème de la langue. Certains éditeurs français ont le courage de publier les auteurs lusophones traduits en français, mais c’est très insuffisant.

P.A.- Là le problème est absolument politique. La France a beaucoup investi dans la francophonie, avec l'Institut Français qui est partout dans le monde, l'Angleterre l’a fait avec le British Council, l'Espagne avec l'Institut Cervantes. Ils ont compris que pour gagner sur le terrain de l’économie il faut d'abord réussir dans le domaine culturel. Or, la culture c'est la langue, mais le Portugal n'investit pas dans sa propre langue. Nous avons un patrimoine littéraire lusophone énorme, avec des auteurs tels que Mia Couto (Mozambique), Eduardo Agualusa, Luandino Vieira (Angola), Germano Almeida (Cap-Vert),  Mário Cláudio, Agustina Bessa-Luís, A. Lobo Antunes, José Saramago (Portugal), etc.... Nous avons une très grande difficulté à exporter notre culture et nous ne pouvons pas le faire tous seuls, de façon isolée. Or, précisément, mon problème en France c'est que j'étais isolé, je ne bénéficiais pas de la promotion de mon pays, partout où je donnais des concerts, à Nantes, à Lyon, etc., mis à part à Bordeaux où le consul du Portugal était venu me voir en concert, je ne me sentais pas soutenu. C'est une question de priorité politique ; si c'était une réunion politique, même de 3èe. division, je crois que tous les ambassadeurs auraient été là, pour paraître sur la photo. Mais un musicien reste un musicien…


L. - A l’instant vous disiez qu’il fallait absolument changer les stéréotypes. Pensez-vous, par exemple, que cette Europe que l’on veut construire peut contribuer à ce changement ? Par ailleurs, je voudrais savoir: vous définissez-vous comme un chanteur engagé ou d'intervention? Est-ce que l’artiste doit avoir un rôle social ou politique au sein de la société dans laquelle il vit? Je pense à Chico Buarque, au Brésil, durant la dictature militaire.

P.A. - Pas forcément ; on peut évoquer aussi Bob Dylan, Lou Reed. Mais ce que je fais c’est  avant  du rock et le rock doit déranger (ser incómodo), et là je pense encore à Dylan, qui a inventé le rock, et qui est toujours là, ou à Lou Reed avec ses chansons qui parlent des prostituées de New-York, de ses quartiers les plus sordides. Il fait partie des plus grands musiciens du rock de tous les temps. Mais pour revenir à votre question : je ne suis pas un chanteur de variété,  je suis plutôt quelqu'un qui s’appuie sur les mots pour jouer avec la réalité. Je ne cache pas la réalité, mais en même temps je ne crois pas que c’est le rôle de la musique de changer le monde ; je crois à l'engagement de tous ensemble pour changer le monde. On le voit avec le phénomène Obama : c'est le partage du rêve,  faire rêver les gens. Obama appartient à la génération rock et c'est cette génération qu'il a conquise, une génération qui l’a aidé à gagner les élections. Voilà le prochain défi de l'Europe : trouver des Obamas qui écoutent du rock et qui n’ont pas peur des mots durs.


L. Donc Obama représente pour vous un changement important, en tout cas symboliquement. Mais d’autre part, vous avez un jugement assez sévère concernant la société américaine.

P.A. - Bien sûr, il y a deux sortes d'Amérique: une réactionnaire, de droite, repliée dans son coin, conservatrice, catholique ou protestante, profondément religieuse, puritaine ; et de l'autre côté une Amérique cosmopolite, plus ouverte. En résumant, c’est un pays schizophrénique...

L. - Mais revenons à l'Europe : comment la voyez vous? Il y a eu récemment des élections pour le Parlement Européen. On a aussi beaucoup parlé du Traité de Lisbonne. Quel est votre regard sur cette Europe ?

P.A. - Il y a un livre de Georges Steiner,  « L'Europe, une place pour la culture ». Je crois que l'Europe doit être d’abord un concept culturel. On ne peut pas devenir un pays riche sans investir dans la culture, l'éducation, la recherche, la santé, la justice. On ne peut pas privatiser tout ça, comme on est en train de le faire au Portugal. Par ailleurs, il est très difficile d'arriver à une Europe unifiée politiquement si on n'a pas la capacité de rassembler toutes nos différences. Nous pouvons nous mélanger tout en restant des Européens. Comme les Africains, qui ne sont pas moins Africains qu’ils viennent de l'Afrique du Nord, du Sud ou du Cap-Vert. Ils se mélangent, mais ils gardent un sentiment africain et ça c'est beau à voir. Par contre, nous Européens, nous n'avons pas encore réussi à trouver une identité européenne. Moi je me sens Européen, parce que je voyage beaucoup. Pour George Steiner l'Europe est le lieu des cultures ; Eduardo Lourenço l'a dit aussi, mais cette identité culturelle nous manque encore. Je me sens Européen et je crois à une Europe forte.


L. – Est-ce qu'on va dans le bon sens actuellement ?

P.A. - C'est là le problème ; on a mal commencé, on a commencé par l'économie encore une fois et le concept de l'Europe que nous sommes est en train de développer est à peu près le même que celui de l'après-Guerre mondiale  quand il fallait faire face à la présence soviétique. A l'époque c'était plausible. Mais maintenant l'idée serait plutôt de combattre l'invasion culturelle des Etats-Unis et l'homogénéisation anglo-saxonne. Les gamins qui ont 12 ou 13 ans ne connaissent que ça…


L. - Vous avez critiqué sévèrement les faibles moyens que le Portugal accorde à sa culture. Vous citiez le chiffre de 0,4% de son budget.

P.A. – C’est une honte ! Pour les politiciens la culture est quelque chose que vient après. D'abord ils ont le souci de privatiser les écoles, les hôpitaux, etc. Nous, chanteurs, poètes,  nous sommes classés au rang des troubadours, nous sommes là pour animer un peu la fête.  Mais non ! Nous ne sommes pas là pour ça ;  nous sommes les vrais ambassadeurs du Portugal, nous sommes aussi le patrimoine culturel de ce pays et 0,4 % c'est une honte !

 

L. - Comment voyez-vous alors une bonne politique culturelle pour le Portugal?
P.A. - D'abord en changeant le Premier ministre actuel, les hommes politiques, et tout recommencer. Manuel Maria Carrilho avait beaucoup fait pour la politique culturelle portugaise et avait obtenu des résultats favorables, mais malheureusement il est resté très peu de temps en place. La faiblesse de vision des hommes politiques me laisse perplexe, me fait même peur, parce qu’ignorer la culture c'est plonger le pays dans la misère. En effet, l'erreur est de croire, par exemple, que l’unique priorité pour un pauvre est d'avoir des chaussures, ou un pantalon. Mais si on ne commence pas par lutter contre l'ignorance ce pauvre restera toujours pauvre, même si on lui donne des chaussures. La culture fait partie de la nourriture de l'âme, comme l'eau et le besoin de manger pour le corps.


L. – Pouvez-vous nous  dire deux mots sur ce que vous travaillez en ce moment, quels sont vos projets ?

P.A. - Dans le domaine de l'édition discographique j’ai un grand projet orienté vers le Brésil, où nous sommes en train de faire un album. Nous avons déjà enregistré 7 musiciens, il en reste encore 9. Il y a aussi New-York, où je vis en ce moment et où je travaille avec le producteur de Leonard Cohen pour réaliser une adaptation du disc à la réalité new-yorkaise. Enfin, il y a aussi mon prochain album que doit sortir au Portugal, sans oublier les concerts, qui continuent…

Traduction Porugaise / em portuguèse

http://cosmeticas.org/59216.html

Interwiew Cap Magellan

http://www.capmagellan.org/interview/abrunhosavsfonseca.html

Un budget pour l’ignorance : 0,4

Le document de Manuel Maria Carrilho, publié mercredi dernier (25 mars) dans le DN, lance au centre de l’arène politique, celui qui est peut être le domaine le plus polémique/controversé et absent de la législature actuelle : la Culture. Et il le fait au meilleur moment, fournissant une ultime opportunité au PS pour se racheter des mauvaises pratiques en vigueur pour cette matière. La période pré-électorale, est l’unique moment dans le calendrier des partis politiques qui permet d’inverser la tendance hégémonique qui caractérise le système,  pour aseptiser les programmes du gouvernement qui bientôt seront votés. Durant 3 ans les partis politiques, principalement lorsqu’ils détiennent la majorité absolue, n’écoutent que leur propre nombril. Aveuglée par la prise de ses marques au pouvoir, l’opposition, quant à elle,  se laissant porter par les ondes hertziennes, erre à travers les sujets d’actualité du moment, qui leurs garantissent un espace dans le journal télévisé. Pour les uns, comme pour les autres, la Culture, n’a jamais été, ne serait-ce qu’un sujet. Et c’est malheureusement une réalité, parce qu’elle montre cruellement que, pour la majorité des classes politiques, ce secteur n’est qu’une espèce de chantilly avec laquelle on recouvre la moelle/le noyau de ce qu’ils considèrent être les « priorités ». En d’autres mots, sans stratégie pour la Culture, il n’existe pas de stratégie pour le pays.

Néanmoins, s’il y a un secteur de priorité stratégique absolue qui soit, par son essence, fort, déterminant et générateur de richesses en bénéfice d’une croissance homogène et auto-soutenable du pays, c’est bien la Culture. De la conservation du patrimoine, au réseau national des bibliothèques, du réseau des théâtres, à l’incitation à la création, ou à l’exploitation des nouvelles technologie créatives, la Culture fomente la décentralisation, l’enrichissement et l’ennoblissement des populations, l’industrie touristique culturelle - en plein essor-, la création réelle d’emplois, mais, fondamentalement, elle favorise un sentiment d’identité, d’orgueil et d’appartenance à cette multiplicité singulière qui s’appelle Portugal. La Culture est non seulement le moteur de multiples activités productives, mais aussi un des plus puissants moyens de création de richesses, parce qu’elle est fondée sur les prémices de la créativité, dont la matière première est l’immatériel, l’impalpable, la connaissance, le rêve, l’imagination. Et dans ce chapitre, le Portugal a toujours été un des plus grands producteurs de synergies culturelles et scientifiques, avec lesquelles il a contaminé l’Europe que nous connaissons aujourd’hui. L’internationalisation du pays en tant que marque économique,  impliquera toujours sa dimension et sa capacité créative. A l’exemple de beaucoup d’autres pays européens, dont nous connaissons beaucoup mieux le cinéma, la musique, l’architecture, le patrimoine,  que les chaussures, le fromage, et les banques, le Portugal doit savoir exporter sa plus grande et unique richesse exclusive: son Ame. Et je ne parle pas du Fado, qui a si bien servi et continue à servir d’exemple. Ça ne suffit pas. Il ne sera pas plus qu’un portrait stéréotypé de la multiplicité nationale. Je parle de la modernité qui définit l’excellence de notre école d’architecture, de théâtre, de peinture, de littérature, ce milieu sublime avec lequel nous avons captivé le monde, de l’immense richesse archéologique, patrimoniale et paysagère, unique et disséminée, de l’industrie musicale qui, à contre-courant, se manifeste comme des plus actives et productives du vieux continent ; enfin de tant d’autres mises en valeurs qui contrarient l’image passéiste à travers laquelle la communauté internationale nous voit encore ; si, effectivement, elle nous voit. Pour autant que le gouvernement veuille le nier, le Portugal est un pays invisible, avec une politique culturelle agonisante, circonspecte et insensible, qui n’aide pas à crédibiliser nos revendications politiques dans espace européen, et encore moins sur la scène mondiale. Parce que ceux qui permettent, par exemple, que les constructeurs civils détruisent systématiquement les vestiges incontournables que les années et l’Homme ont construit,  ne méritent même pas le respect de se faire entendre. Où est le Ministère de a Culture quand une des plus grandes nécropoles mégalithiques encore existantes en Europe, et sans nul doute une des plus importantes, celle de la Serra de Leomil, sur les terres du démon dont Aquilino s’enorgueillissait tant, est détruite par l’industrie des carrières qui, à l’abri de la nuit,  en retire le granit ancestral, la mémoire de nôtre mémoire, pour embellir les maisons des nouveaux riches ? La population sait-elle qu’ils sont entrain de leur retirer, en échange de rien, leur propre futur ? Nous sommes le pays de la sauvagerie, de l’intrigue et du profit. L’Ame est un sujet mort. Et avec ces politiques culturelles, nous pouvons d’ores et déjà commander ses funérailles. Bientôt nous danserons tous le flamenco, gesticulant dans les décombres de ce que nous avons été.

Ayant été originalement élaborer pour être remis, comme il l’a été,  à la Fondation « Res Publica »,  institution que le PS a créée pour censément s’ouvrir au débat externe, le sort de l’étude maintenant rendue publique par Manuel Maria Carrilho, à été, on présume, une fois encore, les archives. Ce PS ne trouve pas d’espace pour faire sérieusement face aux critiques, propositions ou bilans qui puissent  diverger du  discours officiel, même lorsqu’ils proviennent de leurs  propres pairs, comme c’est le cas pour Manuel Maria Carrilho. Mais un document comme celui-ci, avec une analyse aussi pointilleuse et profonde sur l’état de la Culture au Portugal, est à prendre vraiment au sérieux, étant donné qu’il a déjà atteint un de ses principaux objectifs : repositionner sur la carte politique, avec la dignité donnée à d’autres matières non moins pressantes, le débat rigoureux sur les questions culturelles qui requièrent une attention urgente. Manuel Maria Carrilho qui, en tant que Ministre de la Culture, a mené une politique culturelle avec des résultats, une stratégie et une visibilité qui aujourd’hui encore sont des références obligatoires dans ce domaine,  a raison d’affirmer que la législature actuelle a perdu l’opportunité de faire la différence par rapport aux gouvernement qui l’ont précédée. Manquant aux promesses faites pour ce  domaine, ce gouvernement a attribué au Ministère de la Culture le budget le plus bas depuis toujours : 0,4. Le Ministre sait que ce budget déshonore les agents culturels et lui-même. Il ne s’agit pas ici du prix de la culture, mais d’une partie des coûts de l’ignorance. On en paie déjà la facture, et elle porte un nom : retard structurel. Le Portugal mérite plus et mieux. Un budget d’au moins 1 pour ce domaine, comme le revendiquent tant de personnes, un nouveau Ministre de la Culture et des politiques nouvelles et courageuses pour leur domaine respectif. Mais tout ceci ne passera-t-il pas par changer pur et simplement de Premier Ministre ?

  Mon Regard

New York, Obama, le Portugal et Salazar, vus  par les yeux de Pedro Abrunhosa.

 New York est suffocante. Et je ne le dis pas seulement à cause de 40 degrés centigrades, qui augmentent aussitôt que  je  plonge dans les âbimes du métro. Non. New York est suffocante également à l'intérieur du frais de l'air conditionné que les magasins poussent au maximum, des portes grandes ouvertes pour que de la rue on puisse sentir la bouffée de fraîcheur qui émane des  comptoirs    des vendeuses-genre-couverture- de-Maxmen  sourient  même quand j'entre seulement pour faire semblant de regarder  des étiquettes dont, apparemment, je discute les prix. En passant par ces rues, qui débordent de multiples diasporas,  il  est impossible de  laisser derrière soi le sentiment que l'amérique est en train de changer,   que l'Histoire s'est écrite tant de fois dans ces quartiers durant le siècle dernier,   raison pour laquelle, fatalement, ce sera aussi ici que,  une fois tombé le dernier refuge de l'innocence, s'écrira la décadence, ce dernier mot auquel les empires se destinent inéxorablement. Maintenant, que se sont écoulés presque sept ans depuis le 11 septembre, la ville s'est transformée en puits de paranoïa contenue, d ' avidité obnubilée par la consommation de « choses », où nous semblons tous appartenir  au futur, une espèce de Blade  Runner sans voitures aériennes mais avec des caméras de tous les cotés , policiers, voyants, musiciens-mendiants, touristes au nez enfoui dans des plans qui les  déversent dans des  réduits/cagibis  où ils se retrouvent tous, néons, granit, sueur et asfalte, fumettes et taxis frénétiques  dans des klaxonements fous, un brouhaha  galopant  qui empêche l'âme de penser.  C'est le suffoquement actuel de New York. .  Une ville qui vit au sommet de la catastrophe imminente et où nous sommes tous suspects,  en même temps que gaspilleurs et consommateurs,  adjectifs magiques que les empires vénèrent. Et, néanmoins, on lit, on voit, on sent le mot HOPE, écrit de tous les cotés. C'est le nom omniprésent d'un pays qui,  finalement, affronte sa schizophrénie.  C'est le nouveau nom de cette ville. Je me rappelle avoir visité Berlin dans les années 80, un peu avant la chute du mur et  de  sentir  la    même pulsion de changement, tellement  la ville était proche du précipice . Le changement viendrait.  Le mur est tombé. Parce que la somme de la volonté des Hommes fait la volonté inéxorable de l'Histoire. Ici, dans HOPE, ce serait facile d'utiliser la métaphore du mur pour parler de ceux  qui doivent encore tomber. Parce que certains tomberont , mais d'autres, tenaces dans leur ruine, lamentablement se maintiendront. Cette année   est  néanmoins  celle où le monde entier pourrait, pour la première fois, dire sans aucun embarras : I'm american. Parce que HOPE est aussi le nom d'un homme, noir, charismatique, jeune, audacieux, courageux et, surtout, impertinent comme doivent être les hommes. Obama pour les uns,  cauchemar pour ceux qui nourrissent la paranoïa  et le changement pour tous. New York est suffocante mais respire les  temps qui viendront comme aucun autre  endroit   au monde . Ce pays n'est pas pour les vieux.

 J'ai lu que certains prétendent faire au Portugal un musée dédié à Mr António de Oliveira Salazar. Voilà une excellente idée,  conforme /consensuelle  à la vague de modernisme de mon pays. Un homme qui n'a jamais été élu, et a gouverné le pays pendant 42 ans avec une main de fer envers l'opposition et, malgré tout, délicat et sensible, disent d'aucuns, mérite une place dans la muséologie lusophone. Ainsi, j'éspère que dans ce joyau à construire,  on puisse trouver les histoires de ceux qui,  pour le bien de la nation, ont été incarcérés, torturés et  tués. Sans parler d'un portrait exhaustif de la pauvreté extrême  à laquelle il a voué son peuple qu'il aimait, disent  certains : ceux qui vivaient au dessus des porcs pour se chauffer en  hiver, ceux qui travaillaient 16 heures par jour pour manger des choux au dîner, ceux qui n'ont jamais été à l'école, car il n' y en avaient quasiment aucune en dehors des villes, les hôpitaux qui n'ont jamais été construits, ou les routes qui n'existaient pas, des guerres lointaines vers lesquelles il envoya la  crème de jeunesse, enfin, un sans-fin de bonnes choses   dont il a fait cadeau à la populace, qu'il aimait, disent d'aucuns, afin que l'on pût dire qu'il n'existait pas de dette externe.   Mettez les yeux sur cet exemple,  vous les  gouverneurs et  les  économistes de pacotille , qui  vous battez tellement  pour trouver la formule magique qui rende possible, sans grand bruit, l'équilibre de la balance des paiements. Quel meilleur musée, après tout,  pourrait-on construire   pour honorer  la bravoure  d'un tel génie,  que  ce pays qu'il nous a laissé ? Mettons  des  guichets aux frontières et  faisons payer  l'entrée.  Et annonçons-y :  " ce pays est pour les vieux ".

 Max Men

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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